vendredi 22 octobre 2010

Le mal de chien

Lorsque Malo est entré à la maternelle, la maîtresse - qui me connaît - m'accroche par le bras et me dit du tac au tac : "dis, tu devrais faire une demande de reconnaissance du handicap ! j'aurais quelqu'un pour m'occuper de lui et toi tu aurais des aides" ! 
Dans mes yeux comme des dards je lui ai envoyé des "plutôt crever"  et puis j'ai regagné la voiture et je n'avais pas d'essuie-glaces oculaires et heureusement c'est Hugues qui conduisait.
Cette année-là, on venait d'apprendre en vrac, que oui, les allergies de Malo pouvaient le tuer, que la vie en fait, n'allait pas être simple, que toutes les libertés allaient s'estomper, que dans nos vies, la spontanéité n'aurait plus sa place, qu'il faudrait calculer au millimètre près chaque déplacement, chaque voyage, chaque chose qui ne relèverait pas du quotidien et du cocon dans lequel - oui j'avoue et je n'en suis même pas honteuse - nous le laissons évoluer.
Cette année-là, nous avons vécu des hospitalisations à gogo pour un asthme mal pris en charge, un suivi olé olé, nous apprenions à nos dépens mais bon sang ce qu'on a ramé et souffert...
Cette année-là en guise de conclusion la maîtresse d'école, dépitée entre autre par mon refus tout de go, n'en a pas moins écrit en bas du carnet scolaire de mon petit garçon : "trop d'absence nuit à la scolarité"...
La différence est devenue évidente : toutes ces choses que les enfants faisaient comme ils respirent demandaient une réflexion de chaque instant : jouer sous une toile de parachute, visiter la ferme des animaux par temps froid, découvrir les espèces florales dans une serre...
Autant de crève-coeurs pour nous, autant de solitude pour Malo, d'isolement pour nous, de lassitude de dégoût, de tristesse immense de voir, confronté aux autres, combien notre petit garçon n'était pas le même.
Pas tout à fait le même. Ca se voyait à peine, en tout cas pas tous les jours, quelques écorchures sur les joues, par ses grattages intempestifs, le nez toujours bouché, les mains déchirées par endroits par ses ongles... des tas de choses que les gens prenaient pour des chutes à vélo, des varicelles et j'en passe.
Pas tout à fait le même, jamais vraiment un autre. Mais différent oui. Différent mon petit garçon à cause de sa sale maladie. Combien de "oui mais Malo c'est pas pareil" entendus depuis... ou de "oui mais pas avec Malo" ou "ah oui pour Malo ben ça m'arrangerait bien si..." et j'en passe.
Cette année-là, nos vies ont basculé oui, plus question de travailler sereinement pour moi, une présence parentale indiscutable et quasi permanente, des instituteurs de bonne volonté mais sur le qui-vive et on le serait à moins, des crises récurrentes, des bobos de sang trop souvent, les jambes meurtries qui ne le portent même pas pour descendre déjeuner le matin, des nuits blanches à raconter des histoires qui le laissaient épuisé le matin, les crampes de douleur, les caprices de son système digestif et je passe sur son système immunitaire hystérique, sur les loisirs ratés.
Malo est né en 2004. L'année suivante, la loi dans toute sa... générosité sûrement pas, son altruisme non plus, son souci d'égalité j'en sais rien, mais sans doute grâce à des associations comme nous qui ont poussé les politiques à se bouger un peu, la loi étendait sa définition du handicap.
Je n'ai rien vu. Je n'ai pas voulu voir je me fichais éperdument de tout cela.
Pour moi un enfant est un enfant, un être humain est un être humain point.
Ce qui le définit est au-delà des mots, en bien ou en mal. Je ne me suis donc pas penchée sur la question pour MOI, pour mon PETIT GARCON MALADE non.
Je me battais tête dans le sac pour essayer de nous en sortir, seuls, trouver les remèdes aux maux, trouver la ressource financière pour le nourrir, l'habiller, trouver des personnes compétentes pour lui, trouver l'énergie pour, après des mois et des mois sans avoir pu épancher mon besoin de dormir, être là. Etre là devant la grille de l'école et le regarder sortir, angoissée à l'idée d'un nouveau bobo, d'une nouvelle remarque, d'un nouveau souci. Etre là à l'hôpital, à dormir dans des lits qui puent le chlore (je suis allergique), qui font des peaux de batraciens tant on y transpire, à avoir des crampes au creux des mains à tenir la sienne en dormant tant j'avais peur parfois qu'elle ne glisse pour toujours. A me lever le matin en vrac, courir faire ma toilette dans les couloirs de l'hôpital, passer le relais à ma mère quand elle le pouvait, peindre mon visage sans me regarder, embrasser encore ce petit front tout moite et partir pour ma journée de travail emportant avec moi les odeurs du service, entre soupe froide et aérosols, désinfectant et de sommeil agité.
Etre là envers et contre tout comme un grand mur de béton face aux bourrasques.
J'étais bien loin de tout cela. Si loin de la loi du 11 février 2005 portant sur l'égalité des chances, la participation et la citoyenneté des personnes handicapées, qui définit le handicap de telle manière que je ne peux pas ne pas y reconnaître mon fils :

« Constitue un handicap, au sens de la présente loi, toute limitation d'activité ou restriction de participation à la vie en société subie dans son environnement par une personne en raison d'une altération substantielle, durable ou définitive d'une ou plusieurs fonctions physiques, sensorielles, mentales, cognitives ou psychiques, d'un polyhandicap ou d'un trouble de santé invalidant. »
Depuis cette prise de conscience, j'ai rencontré quelques mamans qui, dans des situations précaires, difficiles, ont franchi le pas de faire une demande d'aide auprès des services compétents.
Bien souvent, on les a renvoyées, on m'a renvoyée, vers la Maison Départementale du Handicap.
Je sais tout le chagrin, toute la difficulté qu'ont ressenti ces mamans, toutes ces forces qu'elles épuisent à intégrer absolument leur enfant et l'insupportable contradiction qu'il y a à "faire reconnaître" leur petit comme étant handicapé.
J'ai réfléchi longtemps avant de dire quoi que ce soit sur le sujet.
Avant de leur dire que je ne souffre pas que de cela, ni Hugues non plus. Et au fond je suis sûre que c'est dans cette confusion de sentiments douloureux, la même chose pour elles.
Je souffre juste et c'est un mot tampon, de l'EXCLUSION quelle que soit ses formes, à partir du moment où le terme DIFFERENCE apparaît, particulièrement chez les enfants et cela me révolte.
Je souffre de ce qu'on pointe parfois du doigt mon petit garçon comme étant différent, mais que l'on pointe les enfants différents de la même manière, aussi.
Je souffre de ce que je me bats contre cela et que je ressemble parfois furieusement à Don Quichotte. 
Je souffre de ce que notre société happe nos enfants, sans autre forme de respect, ne fasse pas cas de ce qui est vécu derrière ces maladies et derrière le handicap et nous demande, pour nous aider, d'entreprendre un parcours administratif digne des pires parcours du combattant. Alors que toutes ces choses, nous les taisons, pour ne pas envenimer la situation, nous devons nous étendre sur la difficulté de vie avec nos enfants...
Je suis sûre que tous les parents d'enfants différents, handicapés, malades, partagent la même peine, la même douleur et la même ambiguïté.
Cette démarche est violente, dure, difficile et fait mal. 
Quand on y pense : demander à faire reconnaître son enfant comme étant différent, on pourrait croire que c'est lui envoyer une ultime flèche en plein coeur. 
Je déplore qu'il n'existe pas une réelle attention à nos enfants malades et handicapés, je déplore que l'amalgame soit fait, tant pour les enfants, que pour leurs parents, ils méritent mieux qu'une case, qu'un dossier, que des tonnes de paperasses.
Je ne demande pas de l'assistance, ce que je demande, c'est de la considération, pour les parents, pour leurs enfants.
Je suis, nous sommes, de tout coeur avec tous les parents d'enfants malades, handicapés, qui ont fait ce choix courageux et difficile de demander qu'on les aide au quotidien.
Et nous souhaitons de tout coeur à ceux qui ne l'ont pas encore fait, d'avoir ce courage-là, pour leurs enfants et pour eux.

10 commentaires:

  1. Nous avons eu une chance folle nous pour Malo : nous avons été accueillis avec générosité et beaucoup beaucoup d'écoute, d'attention, par le médecin de la MDPH des Vosges ainsi qu'une technicienne.
    Nous gardons de ce contact, un échange très respectueux, intéressant et rassurant, même si nous savons pertinemment que la bataille est loin d'être gagnée...
    Il nous semble qu'il est possible de dialoguer avec les personnes dédiées à ces structures, leur exposer nos difficultés, même si cela ne garantit en aucun cas l'approbation par la commission.
    Nous sommes repartis avec un drôle de noeud dans la gorge, mais la certitude que nous ne menons pas cette bataille pour rien, que les messages passent et trouvent des oreilles attentionnées.
    Merci à vous deux de nous avoir reçu avec autant de gentillesse et de professionnalisme.
    Anne

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  2. Je ferai un commentaire plus tard, si j'y arrive.. c'est les grandes eaux là.. t'es dans ma tête Anne ? tu vis avec nous ?
    non mais c'est tout comme..
    Gros bisous à vous et à Malo, merci d'être là
    j'ai l'impression des fois qu'on est comme une grande famille

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  3. Pardon Lorette.
    On pourrait être comme une petite famille tu as raison ;)
    En tout cas, c'est de solidarité dont il s'agit entre nous, et c'est ce qui fait le ciment d'une famille aussi avec l'amour et l'amitié ;)
    Alors disons qu'entre hérissons, on se ressemble ;)
    Allez ma belle, courage courage petite maman, on va s'en sortir comme tu l'as dit, ils le valent bien nos petitous...
    Et on va les tsuziker ceux qui ne feront pas d'efforts ^^ !!!
    En tout cas, on compte sur toi nous ;)
    bisous à vous deux aussi les ptites nénettes ;)

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  4. Ben non ne t'excuse pas, merci ! on dirai que tu as écris cet article pour moi ^^ ça fait quelque chose de lire tout ce qu'on exprime pas mais vi et ressent. De la douleur mais de l'émotion aussi. Merci, je l'ai déjà dit sur un article ça fait du bien de mettre des mots sur tout ça.
    Vais réussir a l'envoyer ce foutu dossier de **** enfin je sais pas mais j'essai il est là je l'ai sorti du placard.. aie me fait mal rien qu'a le voir celui la il pique, meme les hérissons ça pique moins lol.
    T'inquiete ça passera je crois qu'on est toutes comme ça avec nos petitous malade, parfois on a des coups de blues et hop on voit leurs sourires et c'est reparti pour un tour !!!
    y'a des haut et des bas, des bas en plus que les personnes en bonne santé n'ont pas certe mais ma vie telle qu'elle est je l'adore !
    On découvre plein de chose, on apprends a vivre autrement, plus sainement meme je pense, on fait de superbes rencontre, les choses sont simples, vrais.. y'a plein de bon aussi ^^ merci petit hérisson

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  5. C'est magnifique de précision, de justesse et poignant. Ce poids-là...
    Je suis de tout coeur avec vous.

    Chez nous, c'est autre chose, moins lourd, tu le sais, mais ma fille aînée est venue ce soir me voir, avec le texte des "10 choses que les enfants qui ont des allergies alimentaires aimeraient que vous sachiez" à la main et m'a dit "c'est tellement vrai. Surtout le 7 : "je suis gênée quand les gens se préoccupent beaucoup de ce que je mange (...) plus que tout, j'aime être intégrée".
    Au collège, elle mange à une table à part, avec 7 autres enfants, et je sais qu'elle en souffre de ne pas être comme les autres, elle qui est en pleine définition d'elle-même, de sa place dans le monde...
    C'est pas grand chose par rapport à ce que vous vivez, je sais bien, je relativise, moi, l'adulte. Mais elle, l'enfant, je crois qu'elle a du mal à relativiser, parfois, et qu'elle donnerait cher pour n'être en rien différente...
    Un jour, elle a même éclaté en sanglots et m'a dit "je vous en veux à mort à Papa et à toi de m'avoir fait ça, on dirait que vous avez fait exprès!!!"
    Quelqu'un me disait hier qu'il la trouvait hautaine parfois, ma fille. Il ferait mieux de voir comme elle est fragile et combien elle a besoin de se défendre...

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  6. En fait, les allergies et les intolérances induisent la même chose, socialement parlant : une réelle difficulté d'intégration.
    Aujourd'hui Malo a 6 ans, il en souffre parfois, cela se sent. Il ne l'exprime pas tout de suite, ce sont des choses qui ressortent très longtemps après tu vois.
    Mais rien n'est sûr concernant son avenir : ni l'évolution de la maladie, ni encore moins comment il va supporter tout cela, le regard des autres.
    Avec Hugues, nous avons décidé de tenter de les faire manger avec nous tant qu'on le pourra. Juste pour qu'ils ne sentent pas trop de différence justement. Comme je disais avec un peu d'ironie dans un article précédent, l'enfer c'est les autres.
    Tant qu'ils restent au contact de gens qui les connaissent, qui savent leur maladie et surtout qui l'accepte sans juger, sans biaiser, sans rien, alors tout va bien. Une fois lancés dans l'univers du dehors, c'est un peu la jungle. Je ne le surprotège pas, je contourne tant que je peux.
    Elle a bien raison de prendre de la hauteur. Vraiment.
    Il n'y a rien à relativiser tu sais Flo, nous avons les mêmes vies : les vôtres sont juste en décalage, à retardement, les alertes sont tardives mais tout aussi violentes...
    Nous sommes nous aussi de tout coeur avec tous ces enfants là et il y en a... ainsi qu'avec leurs parents.
    merci de ce témoignage Flo ;)
    Moi aussi j'ai lu dans une revue une maman qui témoignait de cette "insulte" à sa fille : "mange, l'handicapée". Ca veut dire quoi tout ça ? Je n'ose même pas chercher ce qu'il y a derrière ses mots, j'en suis restée sans voix. Sans modération, balancé comme ça dans un magazine, ça fait drôlement mal. Et ça relance un débat qui ne doit pas avoir lieu parce qu'il fait mal à tous les parents d'enfants malades et handicapés.
    Il y a des abrutis partout, partout. Mais il y a aussi des gens bons (et quelques jambons voui voui voui ^^) et c'est sur eux que nous devons nous appuyer.
    On apprend aussi à passer notre chemin ne crois-tu pas ?
    Et on fait au final de bien jolies rencontres grâce à nos enfants, culinaires et humaines ;)

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  7. Bonjour

    Après un très long temps d'attente, de refus à ce que mon fils soit considéré comme handicapé, j'ai dû me rendre à l'évidence : il fallait que je le fasse.

    Il fallait que je dépose mon dossier de demande l'Allocation d'Education de l'Enfant Handicapé et de son complément auprès de la Maison Départementale des Personnes Handicapées.

    Et je l'ai fait pour deux raisons principales :

    1) Obtenir de droit le renouvellement de mon temps partiel (alors que mon fils est refusé des garderies du matin et du soir et que j'avais demandé à diminuer de 10 % mon temps de travail pour pouvoir concilier mes horaires de travail avec ceux de l'école, ma demande de temps partiel m'avait été refusée une première fois impliquant une époustouflante gestion au quotidien). Si l'on m'accorde l'allocation le renouvellement de mon temps partiel sera de droit.

    2) Obtenir un plus financier qui permettra notamment de ne plus priver mon fils de pain quotidien (sans rigoler c'est beaucoup trop cher) et autres aliments « sans », bio et frais dont les prix dépassent largement mon pauvre budget actuel.

    Je reste persuadée que nous sommes tout à fait dans la lignée des textes législatifs.

    Mais dans ce domaine encore nous sommes beaucoup trop en avance.

    Je suis allée présenter mon dossier devant la commission. Sacrée épreuve (une vraie fontaine) mais indispensable pour les éclairer sur notre quotidien et la réalité de notre vie.

    Les membres de la commission ont bien écouté, compris, compatis mais mon dossier a été rejetté pour taux de handicap < 50 %.

    J'ai donc déposé un recours auprès du Tribunal du Contentieux de l'Incapacité.

    Et j'y crois !!!!!! puisqu'on a la législation pour nous.

    Tout arrive à qui sait attendre, c'est bien connu.

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  8. tu m'as décroché les larmes.

    A chaque fois que je te lis, je constate la "chance" que j'ai avec Chiara. C'est moins compliquée pour nous. Ca fait grandement relativisé...

    mais ça fait peur, ça attriste, ...

    ton texte me rapelle bien des souffrances. Des souffrances qui ont quasiment toute disparu depuis le régime d'éviction.

    Plein de bisous à ton Malo et à toi et hugues parents courages <3

    Julie

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  9. Tu as raison de parler des évictions.
    C'est aussi l'enjeu de la recherche en premier lieu : trouver les allergènes responsables. Et parfois c'est très long... il faut se faire violence mais trouver ce qui fait souffrir nos enfants.
    Et je suis heureuse que Chiara aille mieux ;)
    Et heureuse que des personnes comme toi aussi, avec cette sensibilité là aille soutenir des parents qui ont été aussi perdus que j'ai pu l'être...

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Vos ptites causeries c'est par là...

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